samedi 16 février 2013

Aide humanitaire, homophobie et ligne de parti; un double dilemme pour John Baird

Si vous vous intéressez à la politique canadienne, vous aurez observé, cette semaine, un phénomène rarissime. Je vous parle ici de l’intervention publique, mardi dernier, du ministre John Baird, qui s’est dressé en détracteur du financement par son gouvernement de l’organisme Christian Crossroads Communications, plus communément appelé Crossroads.

Le gouvernement de Stephen Harper, passé maître du contrôle de l’information (si bien que son manque de transparence a maintes fois été critiqué par divers corps médiatiques et associations de journalistes), n’est pas du genre à laisser ses ministres s’adonner à de pareilles sorties. Les politologues vous le diront ; au parti conservateur, la ligne de parti possède un caractère sacré digne des dix commandements.  C’est donc un sacrilège qu’a commis le ministre Baird, bafouant l’une des règles d’or d’un parti dont il est l’un des plus hauts officiers, crachant sur son code de conduite et sur l’autorité de son chef.

Qu’avait donc fait Crossroads, pour que John Baird, qui, rappelons-le, est ministre des Affaires étrangères, fasse fi de sa loyauté, une valeur pourtant jugée cruciale par ses pairs ? C’est simple, l’organisme avait affiché sur son site web son adoption de certaines valeurs chrétiennes particulièrement controversées, qualifiant l’homosexualité de « péché » et de « perversion » dont il faut se repentir. Difficilement tolérable, pour M. Baird, lui-même ouvertement homosexuel.

Mais Crossroads n’est pas qu’un groupe homophobe, et le ministre responsable de l'Agence canadienne de développement international (ACDI), Julian Fantino, défend la pertinence du financement qu’il accorde à cet organisme, qui assure des missions humanitaires en Afrique, notamment en terme d’établissement d’installations sanitaires.

Nous ne faisons donc pas face à un seul dilemme moral, mais à deux questions épineuses non sans lien l’une avec l’autre.

John Baird a-t-il raison de demander l’abandon du financement de Crossroads ? Les valeurs morales des membres l’organisme, dont il n’est pas clair si elles affectent le travail sur le terrain, sont-elles une raison suffisante pour tourner le dos aux bienfaits apportés ? Sans preuves d’actions homophobes tangibles, il peut paraître excessif et injuste d’imposer des sanctions à un groupe pour ses opinions, qu’elles soient politiques, religieuses ou philosophiques. D’un autre côté, il est impossible de s’assurer que Crossroads ne commette aucun acte de discrimination envers les homosexuels, et le risque est sérieux. Il est difficile, voire impossible de trancher la question sans l’ombre d’une incertitude. À première vue, toutefois, d’autres groupes sont aptes à installer des toilettes et à aider au développement de communautés pauvres. L’ACDI pourrait facilement déplacer le financement vers un autre organisme, le Canada, de toute façon, s’opposant officiellement à l’homophobie et à la discrimination selon l’orientation sexuelle.

Mais même si on lui donne raison sur le fond, qu’en est-il, sur la forme, de l’intervention de du ministre Baird ? Si normalement, au parti Conservateur, on règle les conflits à l’interne, c’est certes pour préserver les apparences de bonne entente, mais aussi pour permettre des débats plus sains, des résolutions de conflit efficace sans que personne n’ait lavé son linge sale en public, sans que des acteurs divers soient venus encombrer le débat. Et puis, un débat qui fait des vagues sacrifie la possibilité d’une résolution subtile, à un compromis ou un recul plus facile à accepter loin du regard du public.

John Baird sait déjà tout cela. C’est un politicien chevronné, responsable d’un ministère prestigieux et très près des plus hautes sphères du pouvoir, second à celui du premier ministre, comparablement à celui des finances. S’il avait pris à part son collègue de l’ACDI, M. Fantino aurait eu du mal à lui refuser quoi que ce soit, rapports de pouvoir obligeant.

Et pourtant le ministre des Affaires étrangères a sacrifié son avenue la plus facile, en même temps que sa ligne de parti dont l’importance chez les conservateurs a déjà été abordée. Il n’a su endurer que son gouvernement s’associe à des valeurs aussi contradictoires par rapport à celles qu’il endosse personnellement, au point de jeter par la fenêtre toutes ces considérations politiques.

Étais-ce nécessaire ? Se devait-il réellement de dénoncer ouvertement un organisme dont il avait déjà les moyens de se débarrasser plus discrètement, sachant qu’il nuirait à la fois à son parti et sa cote de respect au sein de celui-ci ? Personne ne doutait des positions du ministre Baird sur les sujets reliés aux homosexuels, et sa réputation n’était pas en jeu.

S’il est difficile de le blâmer pour sa réaction moralement justifiée, l’homophobie n’ayant en effet pas à être financée par les deniers canadiens, il l’est tout autant de reconnaître la pertinence, dans les faits, de son intervention publique. Outre les considérations le poussant à respecter les règles de la partisannerie, M. Baird perd de sa capacité future à influencer de pareilles décisions.

Lorsque l’on s’attarde à la vue d’ensemble, en effet, on constate que les pertes d’influence et en capital de respect du ministre au sein de son caucus pourraient bien lui être nuisibles lorsqu’il aura réellement besoin de se faire entendre. Je parle ici de la succession à Stephen Harper, qui n’est pas pour tout de suite, mais pour laquelle il est déjà un candidat des plus sérieux. Nul doute qu'en tant que chef il pourrait faire respecter les valeurs qui lui sont chères.

Les Conservateurs ont la mémoire longue, néanmoins, et ce manque de loyauté aujourd’hui pourrait avoir des conséquences décisives demain. Malgré ses bonnes intentions, le ministre a peut-être, cette semaine, affaibli sa capacité à faire le bien en favorisant la parole plutôt que les actes. Dur de croire que ça en vaille la chandelle.




John Baird n'a jamais eu la langue dans sa poche.
Cette semaine, toutefois, il aurait gagné à la tourner 7 fois dans sa bouche.


1 commentaire:

Julien Mercier Caron a dit…

Non, il a bien fait. Rarement a-t-on vu quelqu'un (surtout un politicien) sortir dans les médias pour décrier un comportement qui va à l'encontre de ses valeurs.

Aussi stupide son geste peut apparaître stratégiquement, je ne peux que féliciter une personne qui se lève pour donner son opinion, et surtout, quand il y a un bon nombre de gens qui veulent vous rasseoir.

Peu de politicien peuvent affirmer avoir effectué un geste aussi noble. Autant pour eux-mêmes que pour une bonne cause!